La mort en légèreté

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Aussi paradoxal que cela semble, on n’est pas plus disposés à considérer la vie que devant la mort. Des autres. Nous venons de passer deux journées où nous avons eu une pensée pour nos morts, avons fleuri leurs tombes, nettoyé les cimetières et rappelé une évocation, même fugace, de ce que leur vie fut. Il est louable de voir tout un pays, dans la diversité de ses traditions religieuses, cosmogoniques et culturelles, faire chorus, uni dans un même élan de vénération.


Louable que même dans la confusion où nous nous situons, prenant la Toussaint, la fête de tous les saints, et la fête des fidèles défunts l’une pour l’autre, nous comprenions que cette période de l’année est pour témoigner du respect à ceux qui ont vécu. L’Eglise catholique célèbre des messes pour l’occasion, mais toutes les autres communautés de croyances se donnent aussi leur instant de solennité pour l’occasion. Même les plus farouches se font moins aboyeuses. C’est digne.
Dans les flots de citadins qui se sont rendus aux différents cimetières en ville, sans parler de ceux qui ont pu se donner les moyens du déplacement jusqu’au village des origines, on a croisé un peu de tout. Des bandes de jeunes enjoués désherbant les tombes parentales. Des dignitaires avec chauffeurs se frayant difficilement leur chemin dans les cohues. Des vieillards cherchant avec peine à retrouver les allées, les alignements et les écrits laissés sur des pierres tombales.
Pourtant, comme rien n’est simple et totalement parfait chez nous, nous ne pouvons pas passer sous silence le grand désordre dans lequel sont nos cimetières. Et la grande avidité des propriétaires des cimetières privées qui, chaque jour, creusent où ils veulent pour «enfouir» un mort. Pourvu qu’on paye. Pourvu que cela ne gêne pas le business. Pourvu que la mort fructifie la vie en retombées financières. Curieusement, même les autorités ne disent rien.
Il est idéaliste de penser que dans nos agglomérations, où les morgues sont littéralement saturées et les corbillards sollicités à plein régime, la destination finale des 80 à 120 corps que défourne journalièrement la morgue du CHU, par exemple, aurait pu se distinguer par beaucoup plus de considération. L’affairisme débute à la première minute du décès et ne s’atténue qu’à la dernière pelletée. Tout le monde vend, tout le monde achète dans une totale insouciance à l’égard des morts.
Nos veillées, nous l’avons souvent dénoncé dans ces colonnes, sont devenues des lieux d’une dépravation cathartique dégoûtante. Les rixes, les beuveries et les débordements ne s’y font même plus discrets. Des voisins apportent des assiettes pour se servir en nourriture et filer, ou pour s’y approvisionner en boissons alcoolisées.  «Mourez, nous ferons le reste», proclamait une société de pompes funèbres newyorkaise. Il y avait peut-être du cynisme dans cette proclamation, mais pas dans les pratiques de nos traditions aujourd’hui.
Mort, sujet de légèreté? Mieux se rire d’elle pour ne plus à en avoir peur? En vérité, on se rit de la mort aujourd’hui parce que nous avons déconsidéré la vie au quotidien.

Albert S. MIANZOUKOUTA

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