La promesse est une dette

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Nous nous sommes engagés à la fin de la Semaine sociale 2017 qui  s’est tenue à Brazzaville  du 6 au 9 juin au siège de l’ACERAC, à en publier de larges  extraits dans les colonnes de La Semaine Africaine, avant la publication des actes qui exigera encore deux ou trois mois. Vous étiez nombreux et assidus durant ces quatre jours d’écoute attentive et de partage. Nous avons remarqué dans les ateliers une forte participation des «contributeurs» de la Semaine, une délégation très active de l’Eglise Evangélique, de nombreux enseignants, parmi lesquels beaucoup de religieuses et des militants laïcs des paroisses avec une forte présence des fraternités féminines.

La promesse est une dette. Nous ouvrons une rubrique «Retour sur la semaine sociale 2017» pour rendre compte de ces journées. Aujourd’hui, pour commencer, voici l’exposé inaugural du Père Christian qui nous a proposé une définition opérationnelle de la Société civile : de qui et de quoi parlons-nous? «La Société civile»

Construisons la Société civile, à la lumière de la Doctrine sociale de l’Eglise», tel est le thème de notre Semaine sociale 2017.

Appelés à la liberté

L’introduction du compendium de la Doctrine sociale de l’Eglise rédigé en 2004 à la demande du Saint Pape Jean Paul II a pour titre : «Un humanisme intégral et solidaire» et en sous-titres : «A l’aube du troisième millénaire»….(Nous sommes donc invités à faire des choses nouvelles, à inventer notre avenir). Et encore : «Au service de l’entière vérité de l’homme» (Nous sommes donc invités à découvrir une théologie, une philosophie et une spiritualité de l’homme et à nous en imprégner). Et enfin : «Sous le signe de la solidarité, du respect et de l’amour» (Nous sommes donc invités à une pratique  sociale de l’Evangile de Jésus Christ, Notre Seigneur).
Lorsque l’homme et la femme sont privés de l’exercice de leur liberté et dans l’incapacité de prendre leurs responsabilités, il y a toujours un désordre, un dysfonctionnement, une aliénation. Soit une infirmité de l’homme ou de la femme, défaut d’éducation ou accident de santé, soit un mauvais fonctionnement de la société, abus des pouvoirs que les uns exercent sur les autres.
Contre toutes ces situations de misère ou de péché, l’Eglise prend le parti de la liberté de l’homme et de son devoir de responsabilité, de sa dignité d’homme ou de femme et nous invite à promouvoir une éthique de la solidarité, du respect et de l’amour.

La société civile

L’usage contemporain de l’expression est relativement récent, il remonte aux années 60. Mais la chose est aussi ancienne que l’humanité.
La Société civile, ce sont les gens eux-mêmes dans l’exercice de leur droit et de leur devoir naturels de prendre toutes les initiatives qu’ils jugent utiles à la satisfaction de leurs besoins légitimes.
Les temps modernes ont vu se différencier deux formes dominantes de l’exercice par les hommes de leur pouvoir sur la société. (1)Le pouvoir politique de  L’Etat «souverain», Etat de droit, seul habilité à faire la loi et à la faire appliquer et seul en charge d’effectuer des prélèvements sur l’activité économique et de les affecter aux besoins du développement économique, culturel et social. (2) Le pouvoir économique des sociétés financières, industrielles et commerciales, maîtresses du jeu de la production et des échanges de bien et de service et donc  de la création et de la répartition de la richesse produite.
Entre la montée de ces pouvoirs et face à leurs excès, il est devenu vital pour nos sociétés politiques et nécessaire pour le développement harmonieux de nos cultures et de nos économies, de préserver le droit et le pouvoir d’initiative des gens. C’est une tâche essentielle de la démocratie qu’il appartient à chaque peuple souverain d’instaurer sur son territoire et de partager avec ses voisins comme exigence de la civilisation universelle.

Il nous faut une définition opérationnelle de la Société civile.

La méthode des 5 causes

La logique que l’on enseignait dans les universités au Moyen âge recommandait,  pour définir avec exactitude une réalité dont on veut parler et pour en formuler le concept, d’identifier les cinq causes qui en régissent l’existence.
Je vous propose d’appliquer cette méthode au concept de Société civile, cela nous aidera à savoir de quoi nous parlons et chacun pourra méditer sur chacune des causes qui la régissent et progresser ainsi dans la maîtrise d’une réalité dont nous sommes vous et moi les premiers responsables et qui est fondamentale en démocratie.
1° La cause matérielle (ce qui doit être déjà là pour que puisse naître une société civile).Ni un troupeau de moutons, ni même un essaim d’abeilles ne deviendront jamais une société civile. Mais une pluralité d’êtres humains, hommes et femmes doués de raison résidant en un même lieu, peut toujours se constituer en Société civile (SC). Là où il y a des gens (des Bantu), une société civile est possible. Il y a là un acte de foi en l’homme qui peut faire des miracles.
2° La cause formelle (la spécificité d’une multitude concrète d’individus humains qui s’institue en SC). Des gens parqués dans un camp de réfugiés faisant la queue pour percevoir leur ration alimentaire ne sont pas, sous cette forme, institués en SC. Mais lorsque les gens s’organisent pour mettre de l’ordre dans le camp, pour gérer les points d’eau, pour soigner les malades, pour faire l’école aux enfants, pour jouer aux boules ou au foot, dans cette exercice de leur droit naturel et de leur devoir d’initiative, une véritable Société civile prend forme au sein du camp, avec des institutions, des interlocuteurs, des responsables, des représentants, des instances de dialogue et de décision.
3° La  cause efficiente (ce qui fait advenir la SC en acte). La société civile en acte est le produit des libres décisions individuelles et collectives des gens, lorsqu’ils décident de s’organiser effectivement en vue de procurer la satisfaction de leurs besoins légitimes. La décision efficace de se réunir autour d’un problème ou d’un besoin ressenti et de se donner le temps, l’organisation et les moyens de le résoudre. Mais lorsque les gens refusent de donner du temps, d’adhérer à une organisation, de mobiliser et de partager des moyens, aucune décision ne peut aboutir à une réalisation. La Société civile est amorphe, elle ne naît pas, elle avorte.

La société civile est plurielle

4°La cause finale (ce qui rend raison des initiatives prises par  les gens au sein de la SC). L’objectif de toute initiative concrète prise par les gens au sein de la SC est d’être utile à la satisfaction d’un besoin légitime. Il ne s’agit pas à ce niveau du bien commun de la cité, mais de besoins particuliers des individus et de leurs associations en groupes plus ou moins larges d’intérêts particuliers ou sectoriels. Le nombre et la diversité des initiatives qui se prennent à tous les niveaux au sein de la SC sont de soi illimités.
Or cela a une conséquence très concrète. On ne devrait jamais parler de la société civile au singulier. Elle est essentiellement plurielle. Et personne, aucune organisation n’est habilitée à parler au nom de la Société civile. Lorsque l’on parle de la Société civile ou à la Société civile, il faut toujours prendre soin de préciser de qui ou à qui. «La Société civile, c’est-à-dire…»
Pour prendre en charge le bien commun de la cité, la SC, en qualité de souverain primaire, de société politique indépendante, se donne un Etat régi par une constitution, un Etat de droit.
Mais à la différence  des initiatives particulières prises par les gens au sein de la SC, les initiatives que prend l’Etat dans l’exercice de ses responsabilités ne peuvent se justifier qu’en référence au bien commun de la cité. Or aucun Etat ne peut prétendre procurer par ses initiatives la totalité des satisfactions des besoins légitimes de la totalité de ses citoyens. La répartition entre  les champs d’initiatives relevant nécessairement de l’Etat et les champs d’initiatives relevant du droit et du devoir d’initiative des citoyens au sein de la société civile est régie par le principe de subsidiarité dont le Pape Pie XI peut revendiquer la paternité quand il écrit dans l’encyclique Quadragesimo anno : «L’objet naturel de toute intervention de l’Etat en matière sociale est d’aider les membres du corps social, et non pas de les détruire ni de les absorber»
«Donc, que l’autorité publique abandonne aux groupements de rang inférieur le soin des affaires de moindre importance où se disperserait à l’excès son effort ; elle pourra dès lors assurer plus librement, plus puissamment, plus efficacement les fonctions qui n’appartiennent qu’à elle, parce qu’elle seule peut les remplir » (190/191)

Le droit d’être responsable

Le citoyen ou la citoyenne qui prend une initiative, pour la satisfaction d’un besoin légitime, exerce un droit, parfois même un devoir. Elle n’a d’autorisation à demander à quiconque. Elle peut avoir une déclaration de naissance à faire pour obtenir la personnalité juridique, c’est-à-dire se faire identifier. Mais un acte de naissance n’est pas un droit à l’existence. Il est cependant raisonnable qu’il existe des activités réglementées (la santé, l’éducation, l’épargne et le crédit…) Mais il ne faut pas confondre une déclaration de création avec une demande d’agrément et veiller à ne pas restreindre abusivement la liberté d’initiative.
Historiquement, c’est face aux grands totalitarismes du XX° siècle que les Papes ont enseigné le principe de subsidiarité, au nom de la conception chrétienne de l’homme. Dieu a créé l’homme, homme et femme, doué de raison, appelé à l’exercice de sa liberté et toujours responsable. Une société ne peut être qu’une société de personnes, d’hommes et de femmes libres.
Mais en dépit de ce contexte historique souvent conflictuel, selon la doctrine sociale de l’Eglise, la Société civile n’est pas en soi un contrepouvoir. Les capacités concrètes des gens de prendre en charge leurs problèmes, au niveau de la collectivité locale comme à celui de la communauté nationale est pour un Etat sa principale ressource.  Sans pétrole et sans ressources minières, un développement économique est toujours possible, mais avec une société civile amorphe, aucun processus de développement ne s’enclenchera.
«...L’expérience montre, écrivait Saint Jean Paul II dans Solicitudo rei socialis - avant la chute- du mur de Berlin- que la négation du droit d’initiative ou sa limitation au nom de la prétendue égalité de tous dans la société réduit quand elle ne le détruit pas en fait l’esprit d’initiative, c’est-à-dire la personnalité créative des citoyens ;...qui s’installent dans la passivité, la dépendance et la soumission à l’appareil bureaucratique…Cela engendre un sentiment de frustration et de désespoir et cela prédispose à se désintéresser de la vie nationale, poussant à l’émigration et favorisant aussi une sorte d’émigration psychologique.
Il faut rappeler, en outre, qu’aucun groupe social, par exemple un parti, n’a le droit d’usurper le rôle de guide unique, car cela comporte la destruction de la véritable personnalité de la société et des individus membres de la nation comme cela se produit dans tout totalitarisme.»

L’efficacité sociale de l’Evangile mis en pratique

5° La cause instrumentale (ce qui assure la qualité, le niveau ou la pérennité  de la satisfaction recherchée). Un instrument est l’outil que se forge l’agent principal pour gagner du temps, améliorer la précision et la durabilité de son ouvrage. Les initiatives prises par les gens au sein de la Société civile donnent toujours naissance à des institutions formelles ou informelles, mais légitimes.
Or une institution, c’est la forme stable que des personnes donnent aux relations spécifiques qu’elles établissent entre elles en vue de la poursuite d’un objectif qui leur est commun.
La qualité de ces relations est un enjeu capital pour la démocratie et rien ne peut être plus précieux pour la société que la pratique de l’Evangile en matière de relations entre les personnes. L’amitié, la fraternité sociale, la solidarité, le respect, la justice, la loyauté sont fondamentales en démocratie. C’est au sein des institutions qui naissent à notre initiative que ces valeurs prendront corps dans notre culture et que se développera dans notre pays une culture authentiquement démocratique.

Le principe de subsidiarité revisité

Les partenariats publics privés

Le principe de subsidiarité est fondamental en démocratie. Car l’exercice du droit d’initiative est aussi l’accomplissement d’un devoir. Y faire obstacle, c’est priver la société de ressources vitales  et c’est corrompre la société civile. Les dictatures sont toujours corruptrices. Mais dans le contexte de la complexification croissante des processus de développement, aucun problème n’est aujourd’hui de la compétence exclusive d’un seul niveau de gouvernance ou d’un champ spécifique d’initiative enfermé jalousement derrière des frontières infranchissables.  Le problème n’est plus celui du partage de compétences exclusives entre acteurs gouvernementaux et acteurs non gouvernementaux,  mais celui de l’efficacité des relations entre les acteurs des différents niveaux intervenant sur un même problème. Il ne s’agit plus de partager les responsabilités, mais de faire l’apprentissage d’un exercice partagé de la responsabilité. Le principe de subsidiarité mal compris et mis en pratique dans  une mentalité de repli sur soi par des systèmes fermés, est inadapté au contexte moderne de l’interdépendance croissante des acteurs et des niveaux d’organisation. Les institutions de la société civile qui naissent à l’initiative des citoyens et les institutions créées par l’Etat dans l’exercice de ses responsabilités au service du bien commun sont appelées à développer entre elles des partenariats efficaces dans le respect de leurs autonomies respectives et de leurs spécificités opérationnelles. Cette exigence est longuement développée par Benoît XVI dans son encyclique «Caritas in veritate». (N°38 sq)
Notre  Semaine sociale sera pour nous tous un exercice nécessairement limité, mais que nous voudrions le plus concret possible. 11 exposés et 11 débats en atelier vont nous donner l’occasion de développer sur 4 axes des problématiques sociales dont l’issue ne peut pas, ne doit pas être purement et simplement abandonnées aux structures, aux budgets, aux programmes et aux décisions de l’Etat.
La part des citoyens que nous sommes, de nos familles, de nos associations, de nos entreprises de nos Eglises dans le traitement de ces problématiques est cruciale. Privé de l’initiative de ses citoyens un Etat est sans génie, il est sans ressources.
1° axe, celui de l’éducation des citoyens
2° axe celui de l’initiative économique et sociale de libres citoyens
3° axe, celui de l’autonomie des collectivités locales, le droit des gens de se gouverner eux-mêmes
4° axe, celui de nos paroisses, l’Eglise au milieu des maisons
Nos Eglises d’Afrique ont célébré en 15 ans deux synodes continentaux spéciaux. A l’issue de chacun d’eux, les  Papes régnant, prenant appui sur la parole unanime des Evêques africains, ont adressé successivement à nos Eglises deux feuilles de routes : «Ecclesia in Africa» et «Africae munus», nous  invitant à prendre notre place et nos responsabilités dans les Sociétés civiles de nos pays en développement et en crise. Notre Semaine sociale 2017, intitulée : «Construisons la Société civile à la lumière de la doctrine sociale de l’Eglise», sera-t-elle pour ses participants prêtres religieux ou laïcs l’occasion d’entendre de nouveau l’appel et de choisir de nouveau d’y répondre en toute liberté, créativité, audace  et générosité ?

P. C.

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