Coopération : La diplomatie italienne au plus près des peuples . Interview de Son Excellence Andrea Mazzella, ambassadeur d’Italie

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C’est l’un des pays les plus volontaristes en matière de coopération. L’Italie est présente sur de nombreux volets au Congo: énergies, infrastructures, éducation, sport, humanitaire. Rome est souvent présente là où doit se décider le futur de l’humain. Ces derniers mois, la Coopération italienne a  donné de la voix pour faire bouger les choses dans la grave situation humanitaire qui affecte les populations du Pool, par exemple. Pourquoi? C’est l’une des questions que  nous avons posées à M. Andrea Mazzella, l’ambassadeur d’Italie à Brazzaville. Interview.

 

* Votre pays, l’Italie, montre un intérêt particulier à la résolution des problèmes qui entravent le développement au Congo. Quel est le sens d’un tel choix pour un pays, le Congo, qui n’est pas dans l’univers historique immédiat des Italiens ?
** C’est vrai, l’Italie montre un intérêt particulier pour le Congo mais aussi, je dirais, pour l’Afrique. Notre positionnement géopolitique en Méditerranée nous a rendus particulièrement conscients de la proximité avec le continent africain et des défis/opportunités que cela comporte. Tout comme le fleuve Congo a été historiquement l’extraordinaire instrument de communication entre les populations du Congo-Brazzaville et de la RDC, la Méditerranée a joué elle aussi, distances et dimensions à part, la même fonction entre l’Afrique et l’Italie. Je crois pouvoir affirmer qu’aujourd’hui l’Italie est le pays qui a compris le mieux que le défi du développement et de la stabilité en Afrique se gagnera ou non ensemble. Et qu’il n’y aura pas mur, infrastructure ou politique de défense qui puisse nous protéger des catastrophes humanitaires éventuelles. Seul un engagement commun, résolu et sincère, des deux rives nord et sud de la Méditerranée pourra donner les résultats souhaités. C’est pourquoi l’Italie reste attentive à la stabilité des démocraties et de l’Etat de droit dans le contexte africain comme sur les autres échiquiers. Car elle est fermement convaincue que le respect des principes et des droits contenus dans la Charte des Nations-Unies est la première garantie d’une bonne gouvernance et d’un développement susceptible d’empêcher les exodes de masse auxquels aujourd’hui nous continuons malheureusement d’assister. Voilà pourquoi pour l’Italie, le Congo est doublement prioritaire: c’est un partenaire politico-économique et commercial très important, auquel nous sommes liés depuis les temps des découvertes de l’explorateur italien Savorgnan de Brazza. Mais c’est aussi le pays qui a réussi à maintenir sa stabilité, et à projeter cette stabilité au-delà de ses frontières. RCA, RDC, Libye et aujourd’hui Conférence des Grands Lacs que le Congo préside sont des contextes qui ont su tirer profit du rôle stabilisateur de Brazzaville. Il est toutefois important pour le Congo de poser sur de solides fondements ses politiques sociales et économiques pour continuer à jouer un tel rôle. Pour que ces fondements se consolident, il est prioritaire de bâtir des contours bien précis de «bonne gouvernance» respectés par tous, et sur lesquels le Parlement et les forces politiques puissent veiller constamment pour le Bien de la Nation. Dans ce sens, je juge important que le développement social et culturel du pays suive sans retard le développement infrastructurel réalisé au cours de ces dernières années.

*Vous avez été à l’initiative d’un appel de mobilisation autour de la situation humanitaire dans le Pool : quel résultat cela a-t-il rapporté ?
**Je pense que beaucoup d’hommes politiques et de représentants du Gouvernement congolais, tout comme de nombreux diplomates occidentaux, des représentants d’organisations internationales, des observateurs de politique internationale ont attiré l’attention des décideurs et de l’opinion publique congolaise sur la grave crise humanitaire qui frappe le Pool. Au-delà des motivations qui l’ont générée et qui, c’est certain, puisent leurs racines profondes dans l’histoire de ce pays, je pense que le premier résultat a été de reconnaître l’existence d’un problème qui, évidemment, n’est pas seulement une simple affaire de criminalité. Il est clair pour tous que si après la guerre civile, le Pasteur Ntoumi avait assumé son mandat pour la réinsertion des combattants, nous n’en serions pas de nouveau à cet autre niveau de violences. Reste à se demander pourquoi le Pool continue de produire cette forme de mal-être politique, social et économique se traduisant en actions violentes contre les forces du Gouvernement et la population civile. Nous parlons ici, évidemment, d’un problème qui ne se limite pas aux seules zones touchées et à la région du Pool. En fait, ces actions sont un problème pour toute la Nation congolaise et sont susceptibles d’en retarder le développement ; de mettre en péril la coexistence pacifique.   Partant de ces considérations, je crois pouvoir observer que la question de fond est celle de comprendre comment faire en sorte que les revendications des Ninjas et leur mal-être soient canalisés vers les sphères institutionnelles dans le cadre d’un dialogue politique qui doit encore voir le jour et porter les solutions opportunes. En d’autres termes : le Pasteur Ntoumi et les Ninjas ne peuvent pas ne pas reconnaître que la forme de lutte «politique» choisie, à travers des actions violentes et la guerilla, n’est acceptable sous aucun prétexte; qu’elle doive être plutôt traduite en un langage autre, celui de la politique. C’est pourquoi j’estime importante l’attitude des responsables politiques au sein des institutions, à commencer par le Parlement et le Gouvernement mais aussi de tous ceux qui participent à la vie politique de ce pays, afin de délivrer un message puissant et univoque (de tous) et que les revendications des Ninjas soient retransmises à l’échelon supérieur pour le dialogue et la médiation, consentant ainsi sa sortie du cycle forcé des affrontements armés. Mais pour que cela advienne, il est nécessaire que même le Gouvernement et les autres canaux institutionnels affichent une posture conciliatrice, de  compréhension des motivations à la base des revendications des combattants, mais surtout des besoins des populations, pour le bien de l’ensemble du pays. Certaines zones habitées du Pool ont été détruites et les populations mises en fuite. Il est opportun de penser à un plan de reconstruction de ces zones, un plan qui prendrait en considération non seulement les exigences des ex-combattants sortis de forêt, mais aussi celles des populations qui ont probablement souffert encore plus durement.

* Différents acteurs nationaux semblent bouger aujourd’hui autour de ce qui est bien une crise dans le Pool : la coopération   italienne peut-elle, veut-elle–faire plus ?
** Comme vous savez, la Coopération italienne a répondu à l’appel du Premier ministre sur l’urgence humanitaire dans le Pool, avec une première tranche (d’aide financière, Ndlr) de 200.000 euros remis au PAM. J’ai bon espoir que d’autres interventions suivront. J’ai personnellement rencontré les responsables d’ONG catholiques et laïques et attiré leur attention sur ce problème. Auprès de tous, j’ai rencontré une écoute et une coopération pour coordonner les actions de façon constructive. La vague de violences enregistrée dans le Pool a fait sentir ses effets sur tous les centres habités du pays, de Brazzaville à Pointe Noire. Le tout, soit dit en passant, dans un contexte de crise économique très difficile. Je pense que la Nation congolaise a, en ce moment, le difficile devoir de faire preuve de plus large solidarité envers les populations les plus sacrifiées et souffrantes comme le sont celles du Pool. Si une telle solidarité nationale pouvait s’imposer comme priorité et se manifester concrètement avec, si possible, l’aide des organisations humanitaires, alors je pense que le pays consoliderait définitivement ses fondements nationaux, uni et solidaire face cette crise. Dans le développement rapide que le Congo entend réaliser, il est d’une importance capitale que personne ne soit laissé à la traîne; qu’il ne se crée pas des départements à niveaux de développement variables. L’Etat doit œuvrer avec la plus grande détermination et transparence, pour être présent avec tous ses services et toutes les formes d’assistance qu’il peut encore garantir dans tous les districts, avec une égale répartition, y compris dans le Pool.
 
* Dans quelle mesure peut-on penser qu’il y a une manière italienne de sortir aujourd’hui de la coopération traditionnelle ?
** La coopération italienne publique et privée, c’est-à-dire la coopération classique, continue à se développer comme il est juste qu’elle le fasse. A côté de celle-ci toutefois, l’Italie est connue dans le monde pour ses autres canaux de coopération qui naissent de la société civile et, pour le cas d’espèce, des organisations catholiques qui œuvrent beaucoup dans tous les secteurs au Congo. Pour ne citer qu’un des derniers exemples, elles viennent d’inaugurer le centre de santé de Kingoué. En dehors de cela, nous devons également insister sur les partenariats économiques entre privés pour la création de petites entreprises qui peuvent générer des opportunités de développement et de travail. Celles-ci sont une réalité qui, une fois mises en œuvre, prouvent qu’elles savent tenir sur leurs propres jambes sans nécessairement recourir aux aides publiques. Il me semble important aussi de développer une conscience civile en Afrique, qui dissuade les populations du mirage facile de la migration vers les pays riches dans lesquels, malheureusement, chez beaucoup d’individus cela se traduit en expériences douloureuses et en impasses.  Il y a ici, à n’en pas douter, une grande responsabilité des moyens de communication et des réseaux sociaux. Je pense, enfin, à tous ces Congolais qui ont eu l’opportunité de se former en Italie et à l’étranger, et qui sont une extraordinaire ressource pour ce pays ; une ressource  qui devrait être mise au profit du pays, en créant des parcours professionnels ciblés.

Propos recueillis par
Albert S. MIANZOUKOUTA