Livre : essai politique : Charles Zacharie Bowao livre une critique de l’ethnocentrisme en politique

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Dans l’essai qu’il vient de publier, cette année, aux Editions Hemar et qui se donne pour objet de procéder «au dévoilement critique de l’ethnocentrisme comme imposture», Charles Zacharie Bowao, professeur de philosophie à l’Université Marien Ngouabi et ancien ministre à la présidence de la République, chargé de la défense nationale, s’appuie sur une conviction de base qui se présente comme une constante dans sa pensée : si la politique consiste, pour l’essentiel, à gérer des rapports de force, celle-ci est aussi une affaire d’éthique, au sens où on peut comprendre ce mot, c’est-à-dire l’ensemble des règles de conduite universellement admises qui fondent la cohésion d’une société. Ce qui signifie, ici, que le travail de dévoilement de l’auteur débouche sur une critique à la fois politique et morale de l’ethnocentrisme.

 

Politique:
L’ethnocentrisme est un archaïsme dans une société qui se veut démocratique et tournée vers le progrès.
Morale:
L’ethnie, présumée hégémonique au plan politique, a tendance à percevoir les autres ethnies comme des obligés soumises à sa volonté politique. Or, aucune ethnie n’est l’obligé de l’autre, aucune ethnie n’est supérieure à l’autre.
L’essai de Charles Zacharie Bowao contient «l’appel testamentaire» d’Ambroise Edouard Noumazalay dans lequel l’ancien leader de la gauche radicale du M.n.r (Mouvement national de la révolution), ancien secrétaire général du P.c.t (Parti congolais du travail) et ancien président du Sénat, stigmatise le «tribalisme» et évoque, entre autres questions, l’horizon 2016. Cet appel testamentaire, qui date de septembre 2007, à quelques mois de son décès en novembre de la même année, vaut son pesant d’or, en ce sens qu’il exprime une idée force de l’essai, à savoir que l’ethnocentrisme intervient comme un antagonisme politique rédhibitoire, dans l’histoire de la construction nationale au Congo: «Ma génération, celle des révolutionnaires, a fait son temps. Nous avons fait ce que nous avons pu. Il nous reste à passer le témoin aux plus jeunes (. . .) dans la paix et la concorde. Ce ne sera pas facile, à cause surtout du tribalisme qui parasite consciemment ou inconsciemment, le jeu entre le pouvoir et le contre-pouvoir. Le tribalisme retarde dangereusement le développement de notre pays.
Nous nous sommes trompés, en pensant que c’était une contradiction secondaire. C’est le goulot d’étranglement de la démocratie dans notre pays. Si ma santé le permet (...) je pourrais me concentrer sur les leçons de la refondation du P.c.t qu’il faut absolument poursuivre, pour le bien du pays, en même temps qu’il faudra travailler intelligemment pour faire élire le président Sassou en 2009. Je pourrai alors me consacrer librement à la rédaction de mes mémoires et à aider le président Sassou à préparer, à son tour, sa sortie en 2016, dans la paix, la dignité et la sécurité».
Mais, que faut-il entendre précisément par ethnocentrisme, terme que l’auteur préfère à ethnicisme ou ethnisme: «D’une manière générale, on entendra par ethnocentrisme une tendance lourde à s’organiser et à agir, en privilégiant le groupe social, ethnique ou politique auquel on appartient, avec une forte conviction, au bout du compte illusoire, d’en faire le seul modèle de référence ou, à tout le moins, le modèle par excellence, pour dire autrement, le meilleur des modèles».
Les grands partis qui dominent la vie politique nationale, le P.c.t, l’U.pa.d.s (Union panafricaine pour la démocratie sociale), le M.c.d.d.i (Mouvement congolais pour la démocratie et le développement intégral), que l’auteur n’hésite pas à désigner sous le terme d’ethno-partis, du fait de leur assise électorale régionale et ethnique,  sont les véhicules de cet ethnocentrisme qui gangrène le jeu démocratique.
Au lieu de se produire comme les instruments d’un débat démocratique sain et constructif, ils ne «vivent, en réalité, que pour les élections et le positionnement des cadres à tel ou tel niveaux des structures étatiques». Le travestissement de l’action partisane, nous explique l’auteur, contribue, in fine, à structurer la «passion militante» autour du mythe d’un leader charismatique (le président ou père-fondateur du parti). «Du coup, le parti du père-fondateur devient, automatiquement, celui du fils-héritier, et/ou du neveu, du clan, de l’ethnie ou des ethnies apparentées».
Au demeurant, l’auteur reprend, à son compte, l’idée d’une limitation du nombre de formations politiques à deux ou trois grands partis, suivant le critère «gauche-droite». Une telle architecture partisane, selon lui, aurait pour effet d’assainir et de dynamiser l’espace politique et redonnerait confiance à des «populations désabusées par une pratique anachronique du pluralisme démocratique».
L’essai de Charles Zacharie Bowao ne ménage pas ses critiques à l’endroit des élites et des intellectuels notamment qui, par couardise politique ou opportunisme, ont choisi de se taire ou d’adhérer à la logique ethnocentriste. Il leur est demandé hic et nunc - mais la demande s’adresse à ceux qui, tout au moins, ont encore la faculté de se révolter - de prendre leur distance «vis-à-vis des postures et des tendances intégristes de leurs milieux respectifs» et d’assumer leur rôle de critique de l’ordre social.
En outre, l’auteur s’insurge contre le rejet du principe de l’alternance politique, au profit de la préservation ethnocentriste du pouvoir. De même qu’il prend, clairement, position sur l’idée du président Barack Obama ayant trait à la nécessité d’institutions fortes: il ne s’agit pas, dit-il, pour les Africains, en général, et les Congolais, en particulier, de miser sur des hommes forts, mais «de travailler à l’émergence d’institutions fortes, celles sans lesquelles l’Etat de droit démocratique reste un vœu pieux».
L’ouvrage est encadré par deux textes lumineux et riches d’enseignements, notamment en ce qui concerne le second: le premier, publié en guise de préface, est le message de Mme Irina Bokova, la directrice générale de l’Unesco, édité en novembre 2012, à l’occasion de la journée mondiale de la philosophie. Le second, publié en guise de postface, est le discours prononcé en septembre 1985 par Mgr Joseph Malula, à l’occasion de ses 25 ans d’épiscopat et concomitamment à la célébration de la journée internationale de la jeunesse.
Charles Zacharie Bowao nous livre une réflexion «critique du dedans» dense, lucide et courageuse, de la manipulation de l’ethnie dans le jeu politique.
 
Jean José MABOUNGOU

Livre
«L’imposture ethnocentriste
Plaidoyer pour une argumentation éthique du politique»
Charles Zacharie Boawao.
Les Editions Hémar (Brazzaville, République du Congo) 2014.
117 Pages.

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