Au Congo, les temps héroïques du sacerdoce chrétien: 1898-1945

Note utilisateur:  / 0
MauvaisTrès bien 

L’histoire ne connaît aucune vie de prêtre qui se soit librement soumis aux exigences de sa vocation, sans la récompense de son épanouissement physique et spirituel et l’affranchissement joyeux de bien des pressions du corps. Mais, à celui qui s’y engage, le sacerdoce chrétien promet une vie héroïque, faite de privations constantes. Une telle vie est impossible, sans une foi solide et éclairée. Pensez donc: interdiction de fonder une famille, à un âge où le corps le réclame; et déjà, interdiction de faire œuvre de chair, c’est-à-dire, d’aimer une femme selon les sens.


Les Occidentaux, qui font de la luxure et de la lubricité des vices spécifiquement nègres, doutaient que des Noirs pussent être dignes d’accéder à la dignité du sacerdoce chrétien catholique. Entre 1898 et 1945, la haute stature spirituelle et morale de jeunes indigènes ordonnés prêtres délivra du doute les sceptiques témoins de leur belle carrière d’apôtres: Mahonde, Raymond Mboko, Gabriël Nguimbi, Hyacinthe Mbadinga, Henri Tchibassa, Stanislas Nkalla, Ntsessé, René Niambi, Denis Moussavou, Roch Nkounkou, l’angélique Théophile Mbemba, Eugène Kakou et une décennie après, mais de la même race et de la même étoffe, l’aimable Emile Biayenda. Ce qu’il convient de retenir de ces prêtres noirs dont la noblesse de l’âme est, pour le chrétien d’aujourd’hui, un peu dérouté, faute de repère, c’est la passion du devoir et cette foi de feu qui les eut conduits au martyre, si l’épreuve leur en avait été imposée. «Zelus domus tuae comedit me Domine» (Le zèle de ta maison me consume Seigneur).
C’était, chaque jour que Dieu faisait, cette parole à leur bouche et en leur cœur. On en meurt d’étonnement, lorsqu’on sait la rude existence que leur faisaient leurs confrères, les missionnaires blancs qui les avaient écartés de leur table, les acculant ainsi à la débrouille. Si mal nourris et, cependant, si joyeux à leur dur labeur d’évangélisation de leurs ouailles éloignées souvent de la mission, de plusieurs dizaines de kilomètres, de cent parfois, que les prêtres devaient couvrir à pied, sous un soleil de plomb, la pluie, le vent. Leurs silhouettes, à la fin, s’en trouvaient effilochée à force de marche et d’ascèse. Je n’en ai pas vu un seul, gros et gras, qui eut de l’embonpoint.
Mais où donc puisaient-ils les ressources, pour monter et se maintenir à un tel niveau de hauteur de l’âme et du cœur? D’abord de la société où les avaient repérés les missionnaires blancs. Or, la société d’où venaient ces prêtres indigènes était une société aux mœurs austères, en dépit de la présence ravageuse de la traite des Noirs. Le côté spartiate de l’éducation reçue en leur enfance par nos futurs prêtres, avait trempé leur caractère.
La discipline du séminaire leur apporta le complément nécessaire, pour aller au-devant des exigences héroïques du sacerdoce. L’éducation reçue au séminaire ouvrit au vaste monde leur esprit déjà si bien disposé à l’accueil de l’autre et de la différence. Un prêtre inculte est un malheur pour la communauté où il est envoyé. Si sa sensibilité n’est façonnée par l’étude des lettres et des arts, dans sa tâche d’évangélisation, son corps risque, à tout instant, d’avoir le dessus sur l’esprit et de parler à sa place.
Dans la piété et la spiritualité du prêtre souhaitées toujours de bon niveau, comment les très beaux textes du bréviaire écrit certes en latin du peuple, mais illuminés par l’exquise sensibilité de Saint-Jérôme, comment pourraient-ils parler à une âme fruste qui n’a pas fait ses humanités?
Notre foi a besoin, pour s’épanouir et s’affirmer, de s’appuyer sur notre intelligence certes, mais aussi sur notre sensibilité. A condition qu’elle ait été auparavant travaillée, progressivement débarrassée des scories dont l’enveloppe toujours notre perception du réel prosaïque. Pour l’élévation du niveau de la conscience morale, admirable ouverture de l’âme et de l’esprit à la joie des merveilles de l’univers, la culture est le meilleur moyen.
Or, elle était solide, la formation intellectuelle et de la sensibilité des prêtres de ces temps aujourd’hui si loin de nous. Une connaissance honnête du latin était, pour les prêtres de ce temps-là, une toute première exigence. Le latin, en effet, fait partie des humanités par quoi l’on apprend ce qu’est l’élégance intellectuelle, laquelle peut conduire, chez les meilleurs naturels, au souci du respect des règles de la morale. Leur éducation, dans cette atmosphère tout en élan vers les choses élevées de la vie, peut expliquer la vigilance et le souci constant de ces prêtres au cœur d’enfant et à la charité exquise, d’honorer leur vœu de chasteté, impossible chez des âmes incultes et vulgaires. J’ai, en mon jeune âge, fait la connaissance de quelques-uns des prêtres cités dans cet article: Emile Biayenda, Roch Nkounkou, René Niambi, Raymond Mboko, Théophile Mbemba. Il y a longtemps qu’ils ne sont plus de ce monde. Je garde, cependant, de leur rencontre (fugace pour quelques-uns) un souvenir ému.

Dominique NGOÏE-NGALLA

Informations supplémentaires