Mgr Dieudonné Nzapalainga, archevêque de Bangui (Centrafrique) : «J’espère que le forum sera le moment opportun pour que les Centrafricains se disent la vérité»

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Connu pour son courage et sa parole prophétique, Mgr Dieudonné Nzapalainga, archevêque de Bangui (Centrafrique) est devenu un fervent défenseur de la paix. Sa détermination à s’engager dans une voie devant conduire à la résolution définitive de la crise sous laquelle ploient son pays et ses compatriotes depuis le début des événements sanglants en RCA, fait de lui désormais, un protagoniste incontournable dans ce processus.

Une crise où des populations innocentes sont chaque jour pourchassées, même dans leur dernier retranchement et où même des lieux sacrés se voient souillés par des hommes en armes. Devant cet état de décrépitude, l’archevêque de Bangui fait entendre sa voix, tel que ce fut le cas dans un entretien que nous avons eu avec lui ces derniers jours, alors qu’il participait à la Xème session plénière des évêques de l’Acerac (Association des conférences épiscopales de la région de l’Afrique centrale) sur la famille à Brazzaville, du 6 au 13 juillet 2014. Interview.

* Mgr, vous participez à la Xème assemblée plénière de l’Acerac sur la famille. Est-ce que vous pouvez nous dire ce qu’il en est actuellement de la famille en RCA?
** En RCA actuellement, la famille est dans un état de dispersion, de délabrement parce qu’à cause de la guerre, nous avons nos frères et nos sœurs qui se trouvent dans des sites. Ce n’est pas dans un site que vous allez éduquer, ce n’est pas dans un site que vous allez prendre soin de votre femme, de votre mari et ce n’est pas dans un site que vous pouvez aussi organiser votre vie; c’est la situation actuelle de beaucoup de nos familles, disloquées, éparpillées. En même temps aussi les familles vivent des angoisses parce qu’elles ne sont pas sûres du lendemain, ça c’est le quotidien que vivent les familles. Mais nous espérons et c’est là où nous annonçons l’évangile en disant dans ce quotidien incertain où il y a la dislocation, où il y a la dispersion, nous continuons à dire que Dieu est là présent et qu’il nous aide à avoir de l’espoir pour refonder une nouvelle famille où père, mère et enfant seront ensemble pour révéler la Sainte Famille de l’évangile.

* D’une manière générale la famille en Afrique fait face de nos jours à un certain nombre de dérives. Estimez-vous que l’Eglise peut participer à la reconstruction du tissu familial?
** Je pense que l’Eglise peut participer parce que l’Eglise fait partie du corps social et les chrétiens ne vivent pas au ciel, ils vivent sur la terre, ils ont un mot à dire à partir de l’évangile à la suite du Christ lui-même. Je crois que c’est important que l’Eglise apporte sa contribution en donnant sa vision de la famille, en invitant les uns et les autres à se respecter, à s’estimer, à entrer en dialogue, à construire une véritable famille où il fait bon vivre, où il y a la convivialité, où il y a une chaleur humaine. Et c’est ça que l’Eglise a aussi à dire: Dieu, il est amour, un homme doit aussi révéler cet amour à sa femme, vice-versa et les enfants doivent vivre cet amour au cœur de la famille. S’il y a un amour au cœur de la famille, l’enfant rayonné transforme cet amour et pourra le répercuter à l’école et partout où il ira. Je crois que l’Eglise a un mot à dire, la manière de voir, de concevoir; de même qu’on voit beaucoup de courants qui arrivent de partout, l’Eglise a sa manière de voir les choses, elle ne doit pas avoir honte. Nous devons être fiers de prôner ce que nous avons reçu, c’est la transmission. Parfois chez nous avec différents courants, on n’est pas sûr de notre base, on est ballotté de gauche à droite et on épouse des courants qui nous arrivent et on ne sait même pas les revêtir. Ce sont des drames souvent pour nos familles africaines et nous demandons à ce que ces familles reviennent pour bâtir leur socle sur le Christ, pour ne pas dire sur Dieu Lui-même.

* Vous parlez des courants. Aujourd’hui en Occident, notamment en France on parle des mariages gays. Que pense l’Eglise en Afrique concernant ces mariages? Est-ce que l’Afrique est obligée de prendre l’exemple de l’Occident ou de la France pour aller vers les mariages gays?
** L’Afrique n’est pas obligée, l’Afrique a sa propre histoire, son propre courant. Il s’agit d’une tendance, d’une inclinaison que des hommes, des femmes peuvent avoir mais on ne peut prendre cela comme modèle, c’est un courant social anthropologique, on ne peut pas aussi généraliser. Malheureusement parfois à cause de l’argent, à cause des moyens on a tendance à imposer, si vous n’épousez pas cette manière de penser, vous n’aurez pas gain de cause. Et comme nos dirigeants n’ont pas assez de moyens, n’ont pas de reins solides, ils se laissent prendre. Je crois que nous devons plutôt résister pour ne pas pactiser avec le diable. Nous avons notre fierté, nous avons notre dignité. Aux propositions qu’on fait à un Africain ou à nous alors que dans notre tradition nous avons aussi de génie qui nous est propre, nous disons que nous avons aussi à proposer. Le vrai partenariat viendra du respect de l’autre. Or on a l’impression qu’on veut coloniser, qu’on veut encore imposer les choses sans toutefois tenir compte de celui qui est en face. C’est un être, un sujet libre qui a quelque chose à m’apporter. Je crois que l’Afrique a quelque chose, il faudrait que les Africains se lèvent, ne pas avoir peur et qu’ils croient, qu’ils soient fiers et qu’ils annoncent clairement et distinctement ce qu’ils croient et le monde aussi pourra les respecter.

* Il se tiendra très prochainement ici à Brazzaville un forum sur la crise en Centrafrique dans laquelle le président Denis Sassou Nguesso est le médiateur. Quelles seraient vos attentes, comment entrevoyez-vous ces assises?
** Voyez-vous, ça fait plusieurs fois que les crises centrafricaines sont débattues à l’étranger. Moi-même j’ai été avec les leaders politiques à Libreville, à N’Djamena bientôt Brazzaville, ça nous fait mal au cœur qu’on parte toujours à l’étranger pour débattre des problèmes internes. Ça veut dire que chez nous quelque part il y a déficit du dialogue politique. Aujourd’hui nous sommes dans cet état, il faut faire avec. Je crois que le Congo a beaucoup aidé, le président Sassou en tant médiateur a envoyé des hommes, il a donné des moyens financiers pour aider la République centrafricaine. Il nous l’a dit lorsqu’il nous a reçus nous leaders religieux: je suis panafricaniste. Donc je crois que tendre la main aux Centrafricains où la maison est en train de brûler est une manière aussi d’éteindre le feu parce que, qu’on le veuille ou non, le monde est devenu un petit village. Ce qui se passe en RCA a des répercussions, vous avez des Centrafricains dans le nord du Congo. Si la crise perdure, vous risquez d’avoir beaucoup de gens qui vont arriver ici. Cela va déstabiliser le Congo et pas seulement le Congo, nous n’avons pas envie que chez nous en Centrafrique s’installent des djihadistes, les narcotrafiquants, des gens qui vont vendre les armes ou bien encore le grand banditisme. Nous voulons être un Etat fréquentable, donc tous ceux qui nous aident et qui nous font des propositions pour sortir de cette crise, nous ne pouvons que les accueillir à bras ouverts. J’espère que ce forum sera le moment opportun pour que les Centrafricains se disent la verite, crèvent l’abcès et qu’on sorte une fois pour toutes de la crise parce que ça ne sert à rien de prendre les armes pour conquérir le pouvoir. Les armes nous donnent toujours un goût d’inachevé, ce qui est le plus important c’est le dialogue politique, social, qui va rétablir les uns les autres à leur place, qui vont apporter leur contribution au développement de la République centrafricaine.

* Mgr, nous avons appris récemment que des armes ont crépité dans une église en Centrafrique, qui a essuyé les tirs des ex-Séléka. Avez-vous un message contre ce genre d’actes?
** Moi j’ai toujours condamné les armes qui crépitent parce que derrière les armes c’est des êtres humains qui tombent et nous pleurons, nous souffrons avec nos frères qui meurent. Bambari vient d’être touché par ces événements où à l’intérieur de l’église on a eu des grenades qui sont tombées, 17 personnes sont mortes parce que pour les gens, le dernier refuge reste l’église où ils peuvent encore venir recevoir un peu de paix. Voilà maintenant qu’ils sont pourchassés dans leur dernier recours. C’est avec beaucoup d’indignation que je peux condamner cet acte. Avant, on respectait; en temps normal, quelqu’un qui fuit pour se refugier dans une ambassade, on ne peut pas toucher cette personne, de surcroît dans une église ça veut dire sous la protection de Dieu on devrait le laisser. Or, on a l’impression que les gens font fi de cela, c’est des gens sans foi ni loi qui ne respectent rien. Je pense qu’il est temps que la communauté internationale qui a accepté de venir au secours de la Centrafrique puisse traiter avec beaucoup de sérieux pour ne pas dire beaucoup de vigueur ce genre de comportements parce que ce sont des innocents qui payent. Jusqu’à quand allons-nous laisser ceux qui ont des armes continuer à tuer ou à massacrer des innocents qui n’aspirent qu’à la paix? Ce sont des questions qu’on se pose. Je crois qu’il est temps d’apporter un peu de solutions à ces populations inoffensives.

Propos recueillis par
Aristide Ghislain NGOUMA

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